Dans cet article, nous allons voir les éclairages qu’apporte la théologie morale sur la notion de justice.
La peine de mort
Position traditionnelle de l’Église
Le cinquième commandement du Décalogue stipule : “Tu ne tueras point.” Au sens, tu ne tueras point d’être humain innocent.
Toutefois, la théologie morale catholique a toujours précisé qu’il y avait 3 cas dans lesquels il est possible d’ôter la vie :
- La légitime défense
- La guerre juste
- La peine de mort pour les crimes les plus graves lorsque la culpabilité est attestée de manière certaine, appliquée par le pouvoir séculier (pouvoir temporel, la justice de l’État).
Saint Paul apôtre : “Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n’y a d’autorité qu’en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu ; si bien qu’en se dressant contre l’autorité, on est contre l’ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement.
En effet, ceux qui dirigent ne sont pas à craindre quand on agit bien, mais quand on agit mal. Si tu ne veux pas avoir à craindre l’autorité, fais ce qui est bien, et tu recevras d’elle des éloges. Car elle est au service de Dieu pour t’inciter au bien ; mais si tu fais le mal, alors, vis dans la crainte. En effet, ce n’est pas pour rien que l’autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal.
C’est donc une nécessité d’être soumis, non seulement pour éviter la colère, mais encore pour obéir à la conscience.” (Rm 13, 1-5)
Dans cette lettre, en disant que “l’autorité détient le glaive”, Paul fait directement référence à la capacité légitime de l’État de condamner et de mettre à mort.
Il faut garder à l’esprit que l’objectif du catholicisme est de permettre au plus grand nombre d’âmes d’être sauvées et d’aller au Ciel, non pas de vivre la vie la plus longue possible sur terre (ce qui constitue un objectif païen).
Or, un criminel, face l’imminence de sa finitude terrestre actée par sa condamnation à mort, peut être plus enclin à relire sa vie, à regretter sincèrement ses fautes et à se tourner résolument vers le Ciel, qu’un criminel végétant pendant des décennies entre quatre murs, attendant une échéance indéterminée. D’autant plus si le condamné à mort peut être accompagné spirituellement et bénéficier des sacrements. À l’exemple du bon larron qui au terme d’une vie de malheur et de crimes tourne tout entier son cœur vers Dieu, implorant sa miséricorde. La réponse du Sauveur est immédiate : “aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.” (Lc 23, 43)
“L’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort.” (CEC, §2267, 1997)
Questions de fond
Est-ce que la peine de mort devrait, avant tout, être appliquée dans un contexte catholique (pour que les condamnés aient accès à un accompagnement spirituel, à l’Évangile, au catéchisme et aux sacrements, afin qu’ils puissent se convertir), sans quoi leur mise à mort serait davantage un ticket express pour l’enfer ?
Saint Thomas d’Aquin nous répond : pas nécessairement, car un criminel végétant des années, voire des décennies, dans un environnement criminogène, risque de multiplier les péchés au fil du temps, aggravant son jugement et sa peine éternels. Sachant qu’il y a plusieurs niveaux dans l’enfer, l’empêcher de multiplier les péchés en abrégeant sa vie serait charité pour ne pas aggraver ses souffrances éternelles.
Que faut-il faire lorsqu’un condamné à mort se convertit au point de devenir plus doux qu’un agneau et d’arpenter un chemin de sainteté exemplaire ? Doit-il encore être exécuté ?
Dans ce cas, l’État conserve sa capacité de gracier le condamné. Si elle ne le fait (comme dans le cas du bon larron), son exécution expédie ses péchés et lui permet d’aller directement au Ciel (sans transiter par le purgatoire).
Nous devons nous interroger sur l’impact que la mise à mort d’êtres humains occasionne sur l’âme du bourreau et des spectateurs (qui, eux aussi, ont une âme dont le salut est en jeu).
Les bourreaux ont une âme. Or, faire métier du fait de tuer des êtres humains (quand bien même criminels) n’est pas anodin et risquer de gravement altérer la capacité d’empathie et de compromettre les chances de leur salut.
Le bourreau britannique James Berry (1852-1913) fut actif de 1884 à 1891. Après sa retraite, il fut accablé de remords, milita activement contre la peine de mort, se convertit au christianisme et se mit à prêcher l’Évangile. Il écrivit notamment : “the law of capital punishment falls with terrible weight upon the hangman and that to allow a man to follow such an occupation is doing him a deadly wrong” (“la loi sur la peine capitale pèse d’un poids terrible sur le bourreau et que permettre à un homme d’exercer une telle profession constitue pour lui un tort mortel”), cf. James Berry, The Hangman’s Thoughts Above the Gallows, 1905). Selon le prédicateur évangéliste Smith Wigglesworth qui connut James Berry et l’accompagna dans sa conversion, ce dernier aurait été évangélisé par un nouveau converti le jour même où il avait prévu de se suicider en se jettant d’un train. Berry ressentait que les démons des condamnés sortaient de ces derniers pour entrer en lui, rendant sa vie misérable. (Cf. Smith Wigglesworth, sermon Faith that Prevails, 1938.)
Le bourreau britannique Albert Pierrepoint (1905–1992) exécuta le plus grand nombre de condamnations à mort en Grande-Bretagne au XXe siècle (plus de 680 exécutions, de 1932 à 1956). À partir de 1974, il commença à exprimer publiquement ses doutes vis-à-vis de la peine de mort, constatant que ce châtiment ne dissuadait pas les meurtriers de passer à l’acte.
L’agent pénitentiaire américain Jerry Givens décédé en 2020 (membre de l’équipe d’exécution de 1982 et 1999, ayant participé à 62 exécutions) : par la suite, il militera pour l’abolition de la peine de mort, soulignait le coût psychologique considérable pour les bourreaux. (Son opinion évolua suite à la découverte, par recoupement ADN, que le condamné à mort Earl Washington Jr. était innocent.)
Il ne faut pas négliger les conséquences sur la santé mentale du personnel. Exemples :
- Ron McAndrew : ancien directeur de la Florida State Prison, il participa à huit exécutions, en Floride et au Texas. Après avoir vu la tête du condamné Pedro Medina prendre feu sur la chaise électrique, Ron McAndrew expliqua avoir été hanté par des cauchemars et des troubles psychologiques et milita pour l’abolition de la peine de mort.
- Allen Ault : psychologue de formation et responsable de l’administration pénitentiaire de Géorgie, il supervisa cinq exécutions à la chaise électrique, entre 1994 et 1995. Après la cinquième, il démissionna et milita pour l’abolition de la peine de mort, expliquant que l’expérience était devenue psychologiquement insupportable et revoir les condamnés dans ses cauchemars.
Nous pouvons nous interroger sur ce que cela implique en termes de “transmission transgénérationnelle”.
Cas d’école :
- La famille Sanson, une famille normande où les hommes étaient bourreaux de pères en fils, de 1675 à 1847. Leur histoire débute avec le jeune Charles Sanson qui est forcé par son beau père le bourreau Pierre Jouenne de porter le coup final à un condamné. Après son acte, le jeune s’évanouit et fut moqué par les spectateurs. Leur histoire se termine Henri-Clément Sanson, bourreau, homosexuel et amateur de jeux d’argent, ruiné et incarcéré pour dettes, met en gage la guillotine familiale pour régler ses dettes.
- La lignée des Deibler (s’achevant avec Louis Deibler > Anatole Deibler > André Obrecht), officiant comme bourreaux en Allemagne puis en France sous divers patronymes, de 1694 à 1976.
Chercher à déshumaniser le processus n’est pas acquis. En effet :
- dire que les moyens d’exécution des condamnés à mort sont, aujourd’hui, rapides et certains, n’est pas si vrai. Le cas de Christa Pike, une américaine de 50 ans, nous en donne un exemple récent. Cette condamnée à mort qui devait être la première femme mise à mort depuis plus de deux cents ans au Tennessee a survécu aux deux injections de pentobarbital (un puissant barbiturique). Suite à cela, elle fut hospitalisée et placée sous assistance respiratoire, et les médecins tentèrent de retirer le poison de son organisme. Cette situation a provoqué la démission du chef de l’administration pénitentiaire de l’État.
- dire que la peine de mort pourrait être automatisée n’est pas de sens puisque la création du système d’automatisation implique toujours un ou plusieurs concepteurs humains.
Cela questionne également sur le salut des gens ordinaires. Les exécutions publiques donnaient lieu à des attroupements et la foule y assistait comme à un spectacle, espérant les scènes les plus cruelles. Cette ambiance proprement satanique n’est pas sans rappeler l’exécution de Jésus où la foule en délire hurlait pour obtenir sa mort.
Aujourd’hui, les principaux pays pratiquant la peine de mort sont la Chine, l’Iran et les États-Unis. Aux États-Unis, 27 États américains sur 50 (en majorité d’anciens esclavagistes du Sud) continuent d’appliquer la peine de mort.
Rupture contemporaine
Marquant une rupture avec l’enseignement constant de l’Église catholique, le pape François présentera la peine de mort comme un “péché” et un châtiment “inadmissible” et fera modifiera le Catéchisme de l’Église catholique en ce sens, en 2018.
Prises de parole :
Pape Français : “Aujourd’hui, la peine capitale est inadmissible, quelle que soit la gravité du crime de la personne condamnée. C’est une atteinte au caractère inviolable de la vie et à la dignité de la personne humaine, qui distingue le dessein de Dieu pour l’homme et la société et sa justice miséricordieuse et empêche l’accomplissement de la juste finalité des peines. Elle ne rend pas justice aux victimes, mais alimente la vengeance. Le commandement « tu ne tueras point » a une valeur absolue et inclut aussi bien l’innocent que le coupable.” (21 juin 2016)
Pape François : “Partant de là, j’aimerais évoquer un thème qui devrait trouver dans le Catéchisme de l’Église catholique, un espace plus approprié et plus en adéquation avec cette finalité. Je pense à la peine de mort. Ce problème ne peut pas être résolu au moyen d’un simple rappel de l’enseignement historique, sans faire apparaître, non seulement l’avancée de la doctrine chez les derniers Pontifes, mais également l’évolution dans la conscience du peuple chrétien, qui s’éloigne d’une attitude consentante à l’égard d’une peine qui lèse lourdement la dignité humaine. On doit affirmer avec force que la condamnation à la peine de mort est une mesure inhumaine qui blesse la dignité personnelle, quel que soit son mode opératoire. En décidant volontairement de supprimer une vie humaine, toujours sacrée aux yeux du Créateur et dont Dieu est en dernière analyse le véritable juge et le garant, elle est par elle-même contraire à l’Évangile […]. Malheureusement, même dans les États Pontificaux, on a eu recours à ce remède extrême et inhumain, faisant ainsi disparaître le primat de la miséricorde sur la justice. Nous assumons la responsabilité du passé, et nous reconnaissons que ces moyens étaient dictés par une mentalité plus légaliste que chrétienne. Le désir de garder entiers les pouvoirs et les biens matériels avait amené à surestimer la valeur de la loi, empêchant ainsi d’aller plus en profondeur dans la compréhension de l’Évangile. Aujourd’hui cependant, rester neutre face aux nouvelles exigences liées à la réaffirmation de la dignité personnelle, nous rendrait davantage coupables. Il n’y a pas ici de contradiction avec l’enseignement du passé : la défense de la dignité de la vie humaine du premier instant de la conception jusqu’à la mort naturelle, a toujours été portée, dans l’enseignement de l’Église, par une voix cohérente et autorisée. Le développement harmonieux de la doctrine demande cependant d’abandonner des prises de position liées à des arguments qui apparaissent désormais réellement contraires à une nouvelle compréhension de la vérité chrétienne. […] Il faut donc répéter que, quelque puisse être la gravité de la faute commise, la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne.” (Discours aux Participants à la Rencontre organisée par le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation, 11 octobre 2017)
En 2018, le pape François va faire modifier le n°2267 du Catéchisme de l’Église catholique en incluant les mots suivants :
“Pendant longtemps, le recours à la peine de mort de la part de l’autorité légitime, après un procès régulier, fut considéré comme une réponse adaptée à la gravité de certains délits, et un moyen acceptable, bien qu’extrême, pour la sauvegarde du bien commun. Aujourd’hui on est de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. En outre, s’est répandue une nouvelle compréhension du sens de sanctions pénales de la part de l’État. On a également mis au point des systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle les citoyens ont droit, et qui n’enlèvent pas définitivement au coupable la possibilité de se repentir. C’est pourquoi l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que « la peine de mort est inadmissible car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » et elle s’engage de façon déterminée, en vue de son abolition partout dans le monde.” (CEC §2267)
Prises de parole :
Pape François : “On a récemment vu le reflet de tout cela dans la nouvelle rédaction du n. 2267 du Catéchisme de l’Église catholique, qui exprime à présent le progrès de la doctrine des derniers Papes, tout comme le changement dans la conscience du peuple chrétien, qui refuse une peine qui porte gravement atteinte à la dignité humaine. Une peine contraire à l’Évangile, car elle signifie supprimer une vie qui est toujours sacrée aux yeux du Créateur et dont Dieu seul est le vrai juge et garant. […] La réforme du texte du Catéchisme au point consacré à la peine de mort n’implique aucune contradiction avec l’enseignement du passé, car l’Église a toujours défendu la dignité de la vie humaine. Toutefois, le développement harmonieux de la doctrine impose la nécessité de refléter dans le Catéchisme le fait que, même si demeure la gravité du délit commis, l’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que la peine de mort est toujours inadmissible car elle porte atteinte à l’inviolabilité et à la dignité de la personne.” (Discours à une délégation de la Commission internationale contre la peine de mort, 17 décembre 2018)
Pape François : “La peine capitale suppose une grave violation du droit à la vie que toute personne possède.” (Message vidéo aux participants au VIIe Congrès mondial contre la peine de mort, Bruxelles, 27 février 2019)
Pape François : “Il y a quinze jours, je suis intervenu au congrès international de droit pénal et j’ai parlé de façon spécifique de ce thème: le thème des prisons, le thème de la précaution [détention provisoire], et puis de la peine de mort, dont il a été clairement dit qu’elle n’est pas morale, qu’on ne peut plus la pratiquer.” (Voyage apostolique au Japon, Conférence de presse au cours du vol de retour, 26 novembre 2019)
Pape François : “Venons-en au concret. Aujourd’hui, posséder des bombes atomiques est un péché ; la peine de mort est un péché, elle ne peut être pratiquée.” (Rencontre avec les Jésuites du Portugal, 5 août 2023)
Le pape Léon XIV confirmera cette position nouvelle.
Ressources
Livres défendant la position traditionnelle de l’Église catholique sur la peine de mort :
- Edward Charles Feser (site, blog) & Joseph M. Bessette, By Man Shall His Blood Be Shed: A Catholic Defense of Capital Punishment, Ignatius Press, 2017, 424 pages.
- Matthieu Lavagna (site), Ce qu’enseigne vraiment l’Église sur la peine de mort, 179 pages.
Livre défendant l’abolition de la peine de mort :
- Sœur Helen Prejean (site, facebook), Dead Man Walking : religieuse catholique américaine de l’Institut des Sœurs de Saint Joseph accompagnant les condamnés dans le couloir de la mort et militant pour l’abolition de la peine de mort. Livre graphique en français, film.