Les divagations de l’exégèse libérale

Mise en place

Au XVIIIème et XIXème siècles, certains protestants développèrent une exégèse libérale se présentant comme “historico-critique”. Soucieux de prouver leur “sérieux” dans un contexte fortement scientiste, ils entendaient appliquer les outils et les méthodes universitaires d’analyse historique à la Bible, afin de départager la vérité historique des croyances qui se seraient construites sur ces vérités.

C’est ainsi qu’ils échafaudèrent, à partir de versets montés en épingles, des spéculations remettant en cause les croyances de toujours et les fondamentaux de la foi. Cette surenchère permanente aux théories les plus inédites produisit en peu de temps une quantité vertigineuse de nouveautés assenées comme des vérités où chacun essayant de placer son livre en tête de gondole. Cet intellectualisme égotique peut avoir quelque chose de grisant et d’addictif.

Exemples

Voici un petit florilège des innovations de cette exégèse spéculative :

  • La Création n’aurait pas suivi les étapes bibliques, mais le schéma darwinien. (Donc Dieu aurait insufflé une âme à un couple originel issu donc longue lignée de singes, et la mort et la souffrance serait préexistantes au péché de ce couple.)
  • Il n’y aurait jamais eu de Déluge universel.
  • Les Hébreux n’auraient jamais été en Égypte.
  • Moïse n’aurait jamais existé.
  • Jésus ne serait pas né en hiver.
  • Jésus ne serait pas né à Bethléem.
  • Jésus n’aurait pas accompli de miracles, mais de simples signes symboliques.
  • Jésus n’aurait pas porté une croix entière, mais simplement le bras horizontal de la croix.
  • Jésus ne serait pas mort à l’âge de 33 ans.
  • Jésus ne serait pas réellement ressuscité corporellement.
  • Le Prétoire de Pilate ne se situerait pas dans en bordure de la forteresse romaine Antonia au nord ouest de la ville, mais au niveau du palais d’Hérode à l’est de la ville. (On a prétendu que la forteresse Antonia n’était plus la bonne localisation du fait de la découverte d’un dallage postérieur au Christ, datant de l’empereur Adrien, vers 135. Mais, il ne faut pas oublier que le Temple et la forteresse Antonia furent rasés par l’empereur Titus lors de la révolte juive en l’an 70. Par conséquent, il n’est pas surprenant qu’un nouveau dallage ait pu être installé ultérieurement.)
  • L’apôtre Jean et l’évangéliste Jean seraient deux personnes distinctes.
  • Le diable ne serait qu’une figure symbolique.
  • Tous les êtres humains seraient sauvés, y compris Judas.
  • Etc.

Par exemple, en 2019, le protestant suisse Daniel Marguerat (historien, bibliste, théologien, spécialiste de l’Antiquité, professeur honoraire de l’Université de Lausanne reconnu dans les milieux scientifiques, considéré comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux actuels de la recherche sur Jésus de Nazareth) a publié Vie et destin de Jésus de Nazareth. Dans ce livre de 416 pages, Daniel Marguerat suggère que la personnalité hors du commun de Jésus de Nazareth découlerait du fait qu’il fut perçu comme un “bâtard” (mamzer) en raison de l’irrégularité de sa naissance. Cette difficulté sociale l’aurait marginalisé et aurait influencé son ministère. Il écrit ainsi : “Séparation de la famille, célibat, compassion pour les marginaux, relativisation des règles de pureté : ces accents fort de l’éthique de Jésus portent, à mon avis, les stigmates d’une enfance exposée au soupçon d’impureté et d’une volonté de transcender cette exclusion sociale.” De plus, selon lui, “Jean dit le Baptiseur” n’était rien de moins que le “maître spirituel” de Jésus. Toujours d’après lui, lorsque Jésus dit au grand prêtre qui l’interrogeait lors de son procès : “verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel” (Mc 14, 62), Jésus aurait, en réalité, parlé d’une autre personne que lui-même qui aurait dû venir le justifier ultérieurement.

Cette dynamique est caractéristique du fonctionnement académique où prévaut une volonté de déconstruction systématisée alimentée par des universitaires en compétition, cherchant à faire briller leur nom au-dessus de la mêlée. Cela est également entretenu par la logique “publish or perish” (“publier ou périr”) qui impose aux universitaires de publier sans cesse des nouveautés pour conserver leur poste et leurs crédits.

“Publier est un enjeu majeur pour les chercheurs : c’est par ce moyen qu’ils font connaître leurs travaux, sont reconnus par les collègues de leur discipline, progressent dans leur carrière, obtiennent des financements.” (Christine Berthaud et Agnès Magron, “La Science accessible à tous”, Pour la Science, n°433,‎ novembre 2013, pp.54-55)

Cela ne favorise pas l’exactitude.

Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet : “Nombre de publications scientifiques, peut-être bien la moitié, pourraient être fausses. Affligée d’études caractérisées par des échantillons trop petits, des effets minimes, des analyses exploratoires non valides et des conflits d’intérêts flagrants, le tout avec une obsession à suivre les modes d’importance douteuse, la science a pris le chemin de l’obscurantisme.” (Source)

Dr Marcia Angell, rédactrice en chef du New England Journal of Medicine : “Il n’est tout simplement plus possible de croire à nombre d’études cliniques publiées, ou de compter sur le jugement de médecins respectés ou de procédures médicales établies. Je ne prends pas de plaisir à cette conclusion, que j’ai atteinte lentement et avec réticence au cours de mes vingt ans en tant que rédactrice du New England Journal of Medicine.” (Source)

En un sens, l’exégèse libérale peut être vue comme une sorte wokisme appliqué à la religion.

Propagation

Toutes ces hypothèses sont fausses et ne furent jamais considérés comme crédibles par l’Église pendant dix-neuf siècles, au moins.

Pourtant, elles réussirent a s’immiscer progressivement chez les intellectuels catholiques (notamment dominicains et jésuites) au cours du XXème siècle. Au point de devenir, pour certaines, dominantes au sein des lieux de formation du clergé catholique (séminaires, facultés catholiques).

Ainsi, Daniel Marguerat est publié par un éditeur catholique (les éditions du Seuil fondées par l’abbé Plaquevent), est chaleureusement invité sur KTO (ici et ), chez les Dominicains, au Centre Sèvres des Jésuites, chez Golias, chez Aleteia, etc.

Fruits

Dès lors, si les docteurs présentent comme faux ou bancales un grand nombre d’éléments établis depuis toujours, qu’est-ce qui est vrai ? Cette suspicion généralisée pourrait, en partie, expliquer l’érosion de la foi d’un grand nombre de fidèles, puis la défection sans précédent de dizaines de milliers de religieux catholiques à travers le monde à la fin du XXème siècle. Plus de 60.000 prêtres auraient quitté les ordres à travers le monde entre 1964 et 2004.